Henri Kattié, Président des producteurs

Producteur et ancien patron d’une maison de disques, Henri Kattié vient d’être élu président de l’association des producteurs et éditeurs de musique en Côte d’Ivoire (APRODEM-CI). A charge pour lui désormais de conduire à bon port la destinée de ce secteur sinistré par la piraterie. Avant la mise en œuvre de ses projets, le Président Kattié présente ici sa feuille de route.

• Quel est le rôle de l’APRODEM-CI dont vous venez de prendre la présidence?

– L’APRODEM-CI est l’association des producteurs et éditeurs de musique en Côte d’Ivoire. Son rôle est de défendre le droit des producteurs. En Côte d’Ivoire, les producteurs ne sont pas considérés. La preuve, aucun d’eux ne bénéficie du fonds d’aide à la culture. Or, ce sont eux qui font les artistes. Pour qu’il y ait artiste qui publie des œuvres, il faut d’abord un producteur. On ne nous aide pas. Aujourd’hui, la filière a d’énormes difficultés.

• Votre association est-elle connue au ministère de la culture ?

– Oui, l’APRODEM-CI est connue au ministère ! Elle existe depuis le temps des Daniel Cuxac, Michel Butruille…qui sont de grands noms connus de la production musicale en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, nous prenons la relève. Notre association est connue au Bureau ivoirien du droit d’auteurs (BURIDA) et dans toutes les grandes instances du pays.

• Vous venez d’être élu président de l’APRODEM-CI, quelles sont vos priorités ?

– Il y a beaucoup de choses à faire. Je vois les grandes sociétés comme la SACEM en France où on peut aller demander de l’aide. Quand je parle d’aide, il s’agit de formation. Des spécialistes peuvent venir former des producteurs en Côte d’Ivoire. On peut aussi avoir des subventions. Je sais qu’on peut bénéficier de nombreux avantages si on est organisé. Dans le temps, les producteurs étaient organisés. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Il nous faut remettre la machine en marche. En tant que président, je vais constituer un bureau solide et approcher tous les producteurs pour qu’ensemble, on se donne la main. On dit que l’union fait la force. Si on est uni, je crois que notre cause sera entendue. J’ai eu la chance de beaucoup voyager. Bientôt, je vais en France. Là-bas, j’irai à la SPIRIDAM, à la SACEM… J’irai présenter le projet de l’APRODEM-CI pour qu’on bénéficie de soutien et de formation.

• Le Burida est dirigé par un producteur. Alors votre voix devrait porter, non ?

– M. Séry Sylvain est aujourd’hui le président du conseil d’administration du Burida. Moi, je suis à l’APRODEM-CI. Nous allons mutualiser nos actions pour booster la production musicale en Côte d’Ivoire. Nous travaillerons en phase. Notre association a besoin du Burida et le Burida a aussi besoin de nous. L’APRODEM-CI fait les artistes dont le Burida gère les droits. Donc, si on se met ensemble, il y a beaucoup de choses qu’on peut faire. Tout dernièrement, il y a un producteur qui a eu un différend avec un groupe qu’il a produit. Il a porté plainte au Burida mais celle-ci n’a pas été suivie. Or si on était organisé, ce sont des choses dont on peut discuter avec la Directrice générale du Burida et trouver un terrain d’entente. C’est ce genre de situations qu’on affrontera très bientôt.

• Qu’est-ce qui donne le droit à un producteur de suivre un artiste après la production ?

– Il y a des contrats qui sont signés et on a des droits. On peut signer un contrat pour un, deux ou trois albums. Dès que le contrat n’est pas fini, l’artiste est toujours lié au producteur. C’est comme au football où le footballeur est lié au club par un contrat que les deux parties se doivent de respecter. Si quelqu’un d’autre veut reprendre ton artiste, il n’a qu’à racheter le contrat. C’est simple. Mais tant que le contrat court, il n’a pas le droit d’aller faire autre chose ailleurs. Dans le cas d’espèces (différend entre Kiff No Beat et son producteur, Ndlr), le contrat est en cours mais le groupe fait autre chose ailleurs. Ce qui n’est pas normal.

• Est-ce que le producteur d’un artiste doit systématiquement produire les spectacles de celui-ci ?

– Cela dépend du contrat qu’ils ont signé. Il y a des producteurs qui signent des contrats de production et en même temps de management. Quand un de ces gens trouve des contrats de prestation à son artiste, il a droit à un pourcentage qui lui revient. Actuellement, c’est sur le management que le producteur gagne ou amortit ses frais de production, car le CD physique ne se vend plus à cause de la piraterie élevée dans notre pays. C’est pour cela qu’on a créé Wimboo pour pouvoir faire la distribution numérique. Quand on ne gagne pas dans la distribution physique des CD et les prestations, on se rattrape dans la vente en ligne. Si ce n’est pas le cas, le producteur de l’œuvre sort perdant. Car il produit l’œuvre pour l’artiste seul. L’artiste a ses royalties sur la vente des CD. Il a des cachets sur ses prestations, il bénéficie souvent de ce qu’on appelle le «travaillement». Si le producteur n’a pas de contrat avec lui, il sort zéro comme on le dit ici. Tout le monde sait que le CD physique ne se vend plus.

• Le producteur touche aussi des droits au Burida ?

– Tant que le CD n’est pas vendu, il n’a pas de droit au Burida. Quand il le perçoit, c’est vraiment minime. On n’a jamais rien perçu au Burida en tant que producteur.

• Les maisons de distribution n’existent plus. Le CD physique ne se vend plus. Avez-vous déjà discuté avec les autorités pour trouver une solution au phénomène ?

– On a plusieurs fois rencontré le ministre de la culture. Tout dernièrement, on a remis trois gros dossiers au ministère dont un pour la création d’une maison de pressage de CD en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, quand on veut presser des CD, on va le faire au Ghana ou au Togo. Ce n’est pas normal pour la Côte d’Ivoire qui se dit plaque tournante de la musique africaine. Le deuxième dossier, c’est pour le réseau de distribution. Il n’y a pas de réseau de distribution en Côte d’Ivoire. C’est pour cela que les pirates sont forts. Pour acheter un CD stické, il faut aller à Cap Sud à Marcory, à Cap Nord à la Riviera ou à Sococé aux II-Plateaux. Le troisième dossier, c’est l’aide à la culture. Aujourd’hui, les producteurs sont affaiblis. Ils n’ont plus d’argent. Ils ont beaucoup dépensé pour produire des artistes qui, de nos jours, sont des stars de grande valeur. Mais chez les producteurs, ça ne va plus. On demande aux autorités et surtout à notre tutelle de nous aider un peu.

• Personnellement, où en êtes-vous avec Ivoir’Top Music, votre maison de distribution ?

– C’est une maison de distribution qu’on avait mise en place. Mon associé et moi y avions dépensé beaucoup d’argent. On n’a pas amorti nos frais quand la crise du disque est survenue. On a eu pas mal de problèmes. Prenons, par exemple, Que la lumière soit !, le dernier album de Soum Bill que j’ai produit. Au moment où on était en studio, il y avait déjà quatre titres qui circulaient chez les pirates. Je ne sais pas comment c’est arrivé. Les pirates vendaient déjà ces chansons alors qu’on avait 16 titres à faire. Quand on a fini l’enregistrement, les quatre titres piratés ont fait couler l’album. Alors qu’on y avait mis près de 15 millions de francs CFA. J’étais avec la CAMAHO d’Aly… On a perdu. Moi, j’étais obligé de mettre la clé sous le paillasson. Ça ne marchait pas. Alors qu’il fallait payer les royalties des artistes, le loyer, l’électricité, l’eau, le personnel, les impôts… J’ai vu que ce n’était pas la peine de rêver. J’ai donc fermé la boîte.

• Pourquoi vous ne retournez pas vivre en Europe où vous étiez avant de venir monter votre maison de distribution ?

– C’est vrai que je vivais en France. Tout ce que j’ai appris là-bas, je voulais le mettre au service de mon pays. En Europe, j’ai tout fait dans la filière. J’ai été DJ, manager, producteur en même temps que je travaillais dans une grosse société nommée Uniparc. Je faisais aussi mes businesses à côté. Ça marchait très bien pour moi. C’est à l’issue de cela que je suis venu monter ma maison de distribution en Côte d’ivoire. Ivoir’Top Music était la suite logique de ce que je faisais en Europe.

• Si en Côte d’Ivoire, l’industrie musicale est sinistrée, pourquoi ne continuez-vous pas la production en France ?

– Oh, non pas en France. Moi, j’ai envie de produire des œeuvres africaines, ivoirienes. C’est ce qui
m’intéresse. Le dernier que j’ai produit, c’était Papa Noche. On est allé faire l’album au Ghana. Il y a des jeunes qui ont du talent. J’aurais pu m’installer aux Etats-Unis ou repartir en France. Mais c’est la Côte d’Ivoire qui m’intéresse.

• Président de l’APRODEM-CI, dans l’immédiat, qu’allez-vous faire ?

– Je vais d’abord rassembler mon bureau car je ne veux pas prendre de décisions tout seul. J’aime bien le travail collectif. Avec mon groupe, on va déjà commencer à réfléchir sur les premiers chantiers. On verra comment les producteurs peuvent commencer à reproduire. Où aller trouver les fonds ? A quelles portes frapper ? Ce sera cela ma première tâche.
• Une experte de la francophonie disait que le numérique devrait permettre aux producteurs et aux maisons de disque de gagner de l’argent…
– Oui, c’est pour cela qu’on a monté une plate-forme qui s’appelle Wimboo. Mais on a des problèmes pour charger la plate-forme. On a frappé à toutes les portes pour avoir des moyens sans succès. Alors qu’aujourd’hui, les producteurs sont affaiblis. On n’a pas les moyens sinon la plate-forme est là. C’est un outil pour le Burida, le ministère de la culture, pour l’Afrique. Sur Wimboo, on peut écouter, télécharger de la musique. En tout cas, ça rapporte beaucoup d’argent. Mais on a des soucis pour démarrer. Ça fait plus de cinq ans que nous travaillons là-dessus.

• Qui doit vous donner l’aide ? Le privé ou l’Etat ?

– Les deux. C’est quand même un outil pour les artistes ivoiriens. Le physique ne marche plus. Et il y a une plate-forme qui est là pour télécharger, pour écouter en payant quelque chose. Les calculs sont faits de telle sorte que les producteurs et les artistes puissent vivre. On est là et ça ne fonctionne pas. Ça aussi, c’est un combat qu’on va mener.

• Où en êtes-vous avec les discutions entre Burida et maison de téléphonie mobile d’une part, et producteurs et maisons de téléphonie mobile d’autre part ?

– A ce niveau, je peux dire que c’est réglé. On a fait des réunions à n’en point finir et à la fin, on s’est entendu. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord que ce sont les producteurs qui sont propriétaires des œuvres que les maisons de téléphonie diffusent. Donc, ces maisons doivent prendre des autorisations avec les producteurs avant toute utilisation. C’est comme cela que ça se fera dorénavant. Les maisons de téléphonie discuteront avec nous.
A côté, elles payeront aussi les droits d’auteur aux artistes. C’est comme ça que ça marche maintenant. Sinon avant, c’était uniquement avec le Burida qu’elles discutaient. Les producteurs étaient mis à l’écart. Dorénavant, les producteurs seront inclus dans le partage.

• Le 26 décembre dernier, Koffi Olomidé est descendu de la scène parce qu’il n’avait pas voulu qu’on le filme. Qu’en dites-vous ?

– Cela dépendait des deux parties : l’organisateur et l’artiste. Je ne connais pas les clauses de leur contrat. Qui n’a pas respecté quoi ? Je pense que M. Ouattara, le producteur de ce spectacle est un professionnel et Koffi Olomidé, l’artiste est aussi un professionnel. Ils peuvent s’entendre et réparer ce qui n’a pas marché. Ce n’est pas la fin du monde. Koffi peut faire un concert gratuit pour ses fans qui sont venus et qui n’ont pas eu le temps de le voir jusqu’à la fin du spectacle.

• Nous sommes en janvier. Quels sont vos vœux ?

– Que 2016 soit une bonne année pour l’industrie musicale en Côte d’Ivoire ! Que ceux qui peuvent nous épauler, pensent un peu à nous. Les producteurs transpirent mais les gens ne voient pas leur sueur. C’est dur. Je demande qu’on nous aide à monter Wimboo qui est la plate-forme qui va sauver l’industrie musicale dans notre pays car le CD physique ne se vend pas. Qu’on nous aide aussi à faire de bonnes choses dans la musique car les talents ne manquent pas.

Par Omar Abdel Kader
Zouglou225.com

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